Alors âgé de 25 ans, l’auteur venait de connaître un succès fulgurant avec sa première série, Dr. Slump. À travers un questionnaire écrit de vingt-huit questions, il évoque ses débuts difficiles, ses influences, ses goûts personnels, son intérêt pour les maquettes et son quotidien dans la campagne d’Aichi.
Ce document compte parmi les plus anciens témoignages publiés d’Akira Toriyama. Il ne s’agit toutefois pas d’une interview orale, mais d’un questionnaire auquel le mangaka répondit lui-même par écrit.
Le numéro de Pafu
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Le document paraît dans le numéro de septembre 1980 de Pafu, un magazine japonais consacré au manga et à ses auteurs. La couverture annonce notamment un dossier sur Leiji Matsumoto ainsi que la rubrique : まんが家 WHO’S WHO 鳥山明 Couverture du numéro de septembre 1980 de Pafu, puis double page du questionnaire consacré à Akira Toriyama. |

UN JEUNE AUTEUR DEVENU CÉLÈBRE EN QUELQUES MOIS
Texte de présentation de la rédaction
Sa première série, Dr. Slump, connaît un succès explosif.
En un clin d’œil, tous les regards se sont tournés vers ce jeune espoir :
Akira Toriyama
L’expression 若きホープ, littéralement « jeune espoir », désigne ici un auteur prometteur sur lequel le milieu éditorial fonde déjà de grandes attentes.
Lorsque ce questionnaire est publié, Dr. Slump n’est sérialisé que depuis le début de l’année 1980. La série a pourtant déjà suffi à placer Toriyama au centre de l’attention.
MANGAKA WHO’S WHO — AKIRA TORIYAMA
PROFIL
Rédaction de Pafu : Pouvez-vous nous présenter brièvement votre parcours ?
Toriyama :Mon vrai nom est également Akira Toriyama. Je suis né le 5 avril 1955 et j’ai 25 ans.
Après le lycée, j’ai travaillé comme designer dans une agence de publicité. Après avoir quitté l’entreprise, j’ai passé une année entière à végéter sans rien faire de particulier.
À 23 ans, j’ai dessiné mon premier manga. Je l’ai envoyé à un concours : naturellement, il a été refusé. J’en ai envoyé un autre : refusé lui aussi.
C’est à ce moment-là que mon responsable éditorial actuel m’a recueilli, et me voilà arrivé jusqu’ici.
J’expédie mes manuscrits par avion depuis un coin perdu de la préfecture d’Aichi.
Le verbe employé par Toriyama, 拾っていただく, signifie littéralement que son éditeur l’a « ramassé » ou « recueilli ». Il présente ainsi avec autodérision sa rencontre avec Kazuhiko Torishima, comme si celui-ci l’avait trouvé abandonné au bord de la route.
L’expression ボケ〜〜〜〜〜っと過ごす évoque quant à elle une année passée à ne rien faire, à traîner ou à vivre dans une sorte de torpeur.
LES DÉBUTS DANS LE MANGA
1. Qu’est-ce qui vous a poussé à commencer à dessiner des mangas ?
Les illustrations que je réalisais occasionnellement comme petit boulot étaient tellement éloignées de ce que j’avais envie de dessiner que j’ai commencé, en quelque sorte, par réaction.
2. Quelles personnes ou quelles œuvres vous ont influencé dans votre manière de dessiner des mangas ?
Consciemment, je n’ai pas le sentiment d’avoir été particulièrement influencé par quelqu’un. Mais il semble tout de même que j’aie reçu l’influence de beaucoup de personnes. Si je remonte vraiment, vraiment loin jusqu’à l’origine, je pense que ce doit être Astro Boy, d’Osamu Tezuka.
3. Que vouliez-vous devenir lorsque vous étiez enfant ?
Comme je suis un idiot, j’ai oublié.
4. Que seriez-vous devenu si vous n’aviez pas été mangaka ?
Un illustrateur de troisième zone courant dans tous les sens à travers la campagne.
Toriyama ne présente donc pas sa carrière comme l’accomplissement d’une vocation d’enfance. Il explique avoir commencé le manga en réaction aux contraintes des illustrations commerciales qu’il réalisait auparavant.
Sa réponse concernant Astro Boy est également nuancée : il refuse de désigner une influence consciente et directe, mais reconnaît que l’œuvre d’Osamu Tezuka se trouve probablement à l’origine de nombreuses influences assimilées au fil du temps.
QUELQUES INFORMATIONS PERSONNELLES
5. Pouvez-vous nous indiquer votre taille, votre poids et votre acuité visuelle ?
1,73 m. 60 kg. 0,2 aux deux yeux.
6. Quelle est votre couleur préférée ?
Les nuances de bleu, je suppose.
7. Quels sports aimez-vous ?
Le baseball, le tennis de table et ce genre de choses… même si je n’en pratique plus actuellement.
L’acuité visuelle japonaise est exprimée sur une échelle où 1,0 correspond approximativement à une vision considérée comme normale. Une valeur de 0,2 indique donc une importante myopie sans correction, ce qui explique les grandes lunettes fréquemment représentées dans les autoportraits de Toriyama.
LE CINÉMA, LES LIVRES ET LA MUSIQUE
8. Regardez-vous souvent des films ? Quel genre de films aimez-vous ?
Autrefois, j’en regardais énormément. Mais aujourd’hui, je ne vais plus en voir à moins qu’il ne s’agisse d’un film dont tout le monde parle. Le cinéma est loin de chez moi !
9. Quel genre de livres lisez-vous ?
En dehors des magazines ? Dans ce cas, presque aucun…
10. Quelle musique aimez-vous ? Pouvez-vous citer un artiste ou un morceau ?
Même si cela donne un peu l’impression que je m’y mets après tout le monde, j’ai l’air d’aimer YMO. Je n’ai pas de morceau préféré en particulier. Maintenant que j’y pense, Tokoro George est très bien lui aussi.
YMO désigne le groupe électronique japonais Yellow Magic Orchestra, formé autour de Haruomi Hosono, Yukihiro Takahashi et Ryūichi Sakamoto.
La formulation employée par Toriyama suggère avec humour qu’il a découvert le groupe un peu tard, après que celui-ci était déjà devenu populaire.
SES ANIMAUX, INSECTES ET PLANTES PRÉFÉRÉS
11. Parmi tous les animaux, lequel préférez-vous ?
Le tricératops ! Son design est réussi.
12. Parmi tous les insectes, lequel préférez-vous ?
Le criquet migrateur. Quand je vois son visage, il ressemble tellement à Kamen Rider que cela me fait rire malgré moi.
13. Parmi toutes les plantes, laquelle préférez-vous ?
Les palmiers qui me permettent de remplir les arrière-plans de mes mangas.
14. Si vous pouviez vous réincarner en une créature autre qu’un être humain, laquelle choisiriez-vous ?
Un renard, parce qu’il peut se transformer en être humain.
La réponse sur le tricératops est caractéristique de Toriyama : ce qui l’attire dans l’animal est avant tout son design.
Le renard renvoie quant à lui au kitsune du folklore japonais, une créature surnaturelle capable de prendre une apparence humaine.
RIVAUX ET POINTS COMMUNS AVEC CLINT EASTWOOD
15. Qui est votre rival ?!
Le docteur Senbei ! Moi aussi, j’aime beaucoup Mademoiselle Yamabuki !… Ah, vous parliez d’un mangaka ?
16. Quels sont les points communs entre Clint Eastwood et Akira Toriyama, s’il y en a ?
Nous sommes tous les deux des hommes ! Même si c’est à des degrés différents…
Pour la question sur son rival, Toriyama fait volontairement semblant de comprendre qu’on lui demande qui est son rival amoureux. Il cite donc Senbei Norimaki, amoureux comme lui du personnage de Midori Yamabuki.
La réponse concernant Clint Eastwood joue ensuite sur le décalage évident entre l’acteur américain et le jeune mangaka japonais.
NE RIEN FAIRE ET MANGER DE TOUT
17. En dehors du travail et du sommeil, qu’aimeriez-vous faire ?
Je voudrais simplement rester là sans penser à rien, sourire bêtement et me prélasser !
18. Préférez-vous la cuisine japonaise ou la cuisine occidentale ?
Je suis quelqu’un d’économe qui n’a absolument aucune préférence alimentaire !
19. Qu’avez-vous le plus envie de manger en ce moment ?
Des biscuits arare enveloppés dans une feuille de nori… Je plaisante.
La réponse à la question 18 repose sur l’expression inhabituelle 経済人間, que l’on pourrait littéralement traduire par « être humain économique ». Toriyama veut dire qu’il n’est pas difficile et mange ce qu’on lui propose, ce qui est naturellement plus économique.
La réponse suivante constitue un jeu de mots sur le nom d’Aralé :
- nori-maki : quelque chose enroulé dans une feuille d’algue nori ;
- arare : petits biscuits de riz japonais ;
- Norimaki Aralé : le nom complet de l’héroïne de Dr. Slump.
GRENOUILLES, LIBELLULES ET MONSTRES GÉANTS
20. Êtes-vous plus doué pour pêcher les grenouilles ou pour attraper les libellules ?
Pour pêcher les grenouilles ! Je n’aime pas les bestioles qui volent !
21. Selon vous, qui est le plus fort : Godzilla ou Gamera ?
Hmmm… Gamera peut voler… Cela dit, Godzilla peut lui aussi voler, mais il le fait d’une manière assez idiote… Godzilla mesure 50 mètres et pèse 20 000 tonnes. Gamera mesure 60 mètres et pèse 80 tonnes… Dans ce cas, ce doit tout de même être Godzilla.
Dans le film Godzilla contre Hedora, sorti en 1971, Godzilla utilise son souffle atomique pour se propulser dans les airs. La scène, volontairement extravagante, explique la remarque de Toriyama sur sa façon particulièrement ridicule de voler.
Les valeurs indiquées sont celles imprimées dans le questionnaire. Le poids de 80 tonnes attribué à Gamera paraît dérisoire face aux 20 000 tonnes de Godzilla, ce qui permet à Toriyama de trancher cette grande question scientifique avec toute la rigueur qu’elle mérite.
LES FILLES À LUNETTES ET LES MAQUETTES
22. Aimez-vous les filles qui portent des lunettes ?
Oui !! J’adore les filles, qu’elles portent des lunettes ou non !!
23. Nous croyons savoir que vous aimez construire des maquettes. Parmi celles que vous avez réalisées, laquelle préférez-vous ?
Le canon antiaérien allemand de 20 mm de la marque Tamiya, que j’ai mis deux mois à construire en l’améliorant petit à petit. Une fois que je commence une maquette, je ne sais plus m’arrêter. J’essaie donc de ne plus en construire actuellement.
Le magazine abrège le nom de la marque sous la forme T社, « la société T. ». Le modèle est généralement identifié comme un kit Tamiya représentant un canon antiaérien allemand de 20 mm.
Cette réponse constitue l’un des premiers témoignages de l’intérêt de Toriyama pour le maquettisme militaire. Ce goût influencera durablement la précision mécanique de ses véhicules, machines et décors.
SES PRINCIPES DE VIE — OU LEUR ABSENCE
24. Avez-vous une devise ou quelques mots qui vous servent de ligne de conduite ?
Hmmm… Puisque rien ne me vient à l’esprit, j’imagine que je n’en ai probablement pas.
25. Quelle est la chose que vous voulez absolument accomplir dans votre vie, et celle que vous pensez ne devoir absolument jamais faire ?
Ce que je veux absolument accomplir… C’est forcément ce truc-là ! Ce que je ne dois absolument jamais faire… Ce truc-là, je ne dois surtout pas le faire !
26. Quel est l’endroit où vous voulez absolument aller dans votre vie, et celui où vous pensez ne devoir absolument jamais aller ?
L’endroit où je veux absolument aller… C’est forcément cet endroit-là ! L’endroit où je ne dois absolument jamais aller… Cet endroit-là, je ne dois surtout pas y aller !
Les réponses 25 et 26 sont volontairement évasives. Toriyama reprend simplement les termes de la question sans jamais révéler ce qu’il pense réellement.
Il ajoute ensuite entre parenthèses :
Mon responsable éditorial a essayé de me pousser à répondre “Toruko” aux deux questions.
En 1980, トルコ, Toruko, désignait à la fois la Turquie et, familièrement, les anciens « bains turcs » japonais : des établissements proposant des services sexuels, renommés soaplands au cours des années 1980.
La plaisanterie suggérée par son éditeur reposait donc sur le double sens : la Turquie comme pays où aller et le « bain turc » comme endroit où il serait peut-être préférable de ne pas aller.
LES SPÉCIALITÉS DE NAGOYA
27. Pouvez-vous citer quelques spécialités à rapporter de votre région ?
Si l’on parle de Nagoya, alors ce sont forcément l’uirō et les kishimen, dagaya !
Toriyama termine sa réponse par だがや, une expression associée au parler de Nagoya. Plutôt que de la remplacer par un accent régional français artificiel, elle peut être conservée telle quelle afin de préserver la plaisanterie originale.
L’uirō est une pâtisserie japonaise moelleuse réalisée principalement à partir de farine de riz et de sucre.
Les kishimen sont de larges nouilles plates, considérées comme l’une des spécialités emblématiques de Nagoya.
UN DERNIER MOT POUR LES LECTEURS
28. Pour terminer, pourriez-vous adresser quelques mots aux lecteurs de Pafu ?
N’cha ! Soyez indulgents avec moi !
N’cha, ou んちゃ, est la salutation caractéristique d’Aralé dans Dr. Slump.
L’expression おてやわらかに, littéralement « avec douceur », signifie ici :
« Ne soyez pas trop sévères avec moi »
ou
« Allez-y doucement avec moi. »
La traduction « Soyez indulgents avec moi ! » restitue le mieux le ton poli, modeste et légèrement humoristique de Toriyama.
UN PORTRAIT DE TORIYAMA AVANT LA CONSÉCRATION
Ce questionnaire présente un Akira Toriyama déjà populaire, mais encore situé au tout début de sa carrière. Il vient seulement de lancer sa première série et continue d’expédier ses manuscrits depuis la campagne d’Aichi, loin des bureaux tokyoïtes de la Shūeisha.
Plusieurs traits qui marqueront durablement ses interventions publiques sont déjà présents : son autodérision, son goût pour les réponses absurdes, sa tendance à minimiser ses ambitions et son attachement à une vie tranquille, loin de l’agitation médiatique.
Le document révèle également des passions que l’on retrouvera constamment dans son œuvre : les dinosaures, les insectes, le cinéma fantastique, les machines et les maquettes militaires.
Plus qu’une simple succession de questions légères, ce Mangaka Who’s Who capture donc Toriyama au moment précis où il passe du statut de jeune dessinateur provincial à celui de nouvel auteur vedette du Weekly Shōnen Jump.
NOTE SUR LA TRADUCTION
Cette traduction française a été réalisée directement à partir des pages japonaises du numéro de septembre 1980 de Pafu.
La traduction anglaise publiée par Kanzenshuu a été utilisée comme support de comparaison, mais certaines formulations ont été reprises depuis le japonais afin de mieux restituer :
- le caractère auto-dépréciatif des réponses ;
- les répétitions comiques ;
- les jeux de mots ;
- le registre oral employé par Toriyama ;
- les particularités régionales comme だがや ;
- le double sens historique du mot トルコ.
La ponctuation et les prolongements de voyelles ont été légèrement adaptés pour rendre le texte naturel en français, sans modifier le contenu des réponses.
SOURCE
Publication originale :
まんが家 WHO’S WHO 14 鳥山明
Documents utilisés :
- scans du numéro japonais original ;
- transcription japonaise du questionnaire ;
- traduction anglaise publiée dans les archives de Kanzenshuu.
Le numéro est daté du 1er septembre 1980. Certaines bases documentaires indiquent une mise en vente dès la fin du mois de juillet, pratique courante pour les magazines japonais datés en avance. La date imprimée dans le magazine reste toutefois celle du 1er septembre 1980.

