Dark? Switch Mode

5 juin 1980 · Émission Midnight Tōkai · Quelques mois après le lancement de Dr. Slump

La première interview radiophonique connue d’Akira Toriyama

Publication
Émission Midnight Tōkai · Quelques mois après le lancement de Dr. Slump
Date
5 juin 1980
Langue d'origine
Japonais
Traduction
Complète

Le 5 juin 1980, Akira Toriyama participait par téléphone à l’émission nocturne Midnight Tōkai, diffusée par Tōkai Radio. Âgé de seulement 25 ans, le mangaka venait de commencer la publication de Dr. Slump dans le Weekly Shōnen Jump.

Encore peu habitué aux médias et aux célébrités, Toriyama échange avec l’humoriste et animateur Shōfukutei Tsurube. Leur conversation aborde la création d’Aralé, ses débuts dans le manga, son ancien travail de graphiste et le rythme éprouvant de la publication hebdomadaire.

L’enregistrement original durerait environ dix-huit minutes. La version aujourd’hui disponible en ligne en rassemble les principaux passages.


UNE INTERVIEW NÉE D’UN DESSIN

À l’origine de cet échange se trouve une illustration réalisée par Toriyama pour Dr. Slump. On y voit notamment un personnage portant une sorte de masque de lion, accompagné d’un cochon.

Un auditeur aurait envoyé une reproduction de ce dessin à l’émission, en demandant qui étaient ces personnages. Plutôt que de spéculer, l’équipe de Midnight Tōkai décida de téléphoner directement à Akira Toriyama.


LA CONVERSATION

PREMIÈRE PRISE DE CONTACT

Tsurube : Allô ?

Toriyama : Ah, allô ?

Tsurube : Bonsoir. Euh… Monsieur Toriyama ? Akira Toriyama ?

Toriyama : Oui, c’est bien moi.

Tsurube : Enchanté ! C’est vraiment la première fois que nous nous parlons.

Toriyama : Enchanté.

Tsurube : Vous êtes bien Akira Toriyama, l’auteur de Dr. Slump, publié dans le Weekly Shōnen Jump ?

Toriyama : Oui, aucun doute, c’est bien moi.

Tsurube : Ah, ça me fait vraiment plaisir ! Votre manuscrit doit être rendu demain, c’est bien ça ?

Toriyama : Oui. La date limite est demain.

Tsurube : Alors, vous allez travailler toute la nuit ?

Toriyama : Oui… Mais aujourd’hui, c’est surtout la toute première fois de ma vie que je parle directement avec quelqu’un du monde du spectacle. Avec une célébrité.

Tsurube : Vraiment ? Pourtant, c’est moi qui suis terriblement nerveux !

Toriyama : Moi aussi, je suis très nerveux. Je ne sais même pas comment parler à quelqu’un d’aussi célèbre.

Tsurube : Mais non, voyons !


LE DESSIN ENVOYÉ À L’ÉMISSION

Tsurube : À propos du dessin que vous nous avez envoyé avec votre lettre… Nous pouvons vraiment le garder ?

Toriyama : Oui, bien sûr. Gardez-le. Mais en échange, Tsurube-san, je voudrais votre autographe.

Tsurube : Mon autographe ? Je peux bien gribouiller quelque chose, mais devant un véritable dessinateur de manga, j’aurais presque honte de signer !

Tsurube : Quant à votre dessin, je vais le conserver précieusement… ou peut-être essayer de le vendre quelque part !

Toriyama : Ah ah !


POURQUOI ARALÉ S’APPELLE-T-ELLE NORIMAKI ARALÉ ?

Tsurube : Dans Dr. Slump, l’héroïne s’appelle Norimaki Aralé, n’est-ce pas ?

Toriyama : Oui.

Tsurube : Justement, je mangeais des norimaki il y a quelques instants !

Toriyama : Ah, vraiment ?

Tsurube : Oui. Alors, comment avez-vous trouvé le nom « Norimaki Aralé » ? Vous aimez particulièrement ce genre de nourriture ?

Toriyama : Ce n’est pas vraiment une question de goût. Au départ, j’avais déjà décidé que le scientifique s’appellerait Senbei Norimaki.

Tsurube : Ah, Norimaki Senbei ! Je comprends.

Toriyama : Oui. Le nom de la fille est simplement venu à partir de là.

Le jeu de mots

Les noms des personnages reposent sur différents aliments japonais :

  • norimaki désigne un rouleau entouré d’algue nori ;
  • senbei désigne une galette ou un biscuit de riz ;
  • arare, prononcé ici « Aralé », désigne de petits crackers de riz.

La famille Norimaki est donc entièrement construite autour d’un même registre culinaire.


ARALÉ NE DEVAIT PAS ÊTRE L’HÉROÏNE

Toriyama : Pour tout vous dire, au tout début, je n’avais même pas prévu de faire apparaître une petite fille dans l’histoire.

Tsurube : Vraiment ? Voilà qui est surprenant.

Cette remarque est particulièrement intéressante : elle confirme qu’Aralé n’était pas nécessairement destinée à occuper dès l’origine le rôle central de la série.

Dans les premières idées de Toriyama, le personnage principal devait davantage être Senbei Norimaki. La popularité et l’énergie d’Aralé finirent cependant par déplacer le centre de gravité de l’œuvre.


TROUVER DES IDÉES CHAQUE SEMAINE

Tsurube : Mais d’où vous viennent généralement toutes ces idées ?

Toriyama : Mes idées ? Eh bien…

Tsurube : Comment fonctionne la tête d’un mangaka ? C’est impressionnant ! Vous devez imaginer puis dessiner quelque chose toutes les semaines, sans interruption.

Toriyama : Oui. Chaque semaine, c’est très difficile.

Tsurube : Et vous êtes trois ans plus jeune que moi ! Quel âge avez-vous exactement ?

Toriyama : J’ai 25 ans. Je viens tout juste de les avoir.

Tsurube : Vous venez d’avoir 25 ans ?

Toriyama : Oui.

Toriyama était né le 5 avril 1955. L’entretien eut donc lieu exactement deux mois après son vingt-cinquième anniversaire.


LES ASSISTANTS ET LES NUITS BLANCHES

Tsurube : Vous avez des assistants qui travaillent avec vous ?

Toriyama : Oui, bien sûr. Sans eux, il serait absolument impossible de terminer à temps.

Tsurube : Je vois. Vous devez donc enchaîner les nuits blanches.

Toriyama : Oui, absolument.

Le principal assistant de Toriyama à cette époque était Takashi Matsuyama. L’émission mentionne également un certain Tanaka, présenté comme travaillant à ses côtés.

Il convient toutefois de rester prudent sur l’identité exacte de cette personne : la qualité de l’enregistrement et les retranscriptions disponibles ne permettent pas toujours de distinguer parfaitement les noms propres.


TORIYAMA VOULAIT-IL DEVENIR MANGAKA ?

Tsurube : Beaucoup de jeunes qui nous écoutent ne savent probablement pas encore ce qu’ils veulent faire plus tard. Quand nous étions étudiants, nous étions un peu pareils, n’est-ce pas ?

Toriyama : Oui.

Tsurube : Et vous, Toriyama-san ? Saviez-vous déjà ce que vous vouliez devenir ?

Toriyama : Ce que je voulais devenir ? Je savais surtout que je voulais exercer un métier lié au dessin.

Tsurube : Quelque chose dans le domaine de l’illustration ?

Toriyama : Oui. Avant cela, je travaillais dans une entreprise.

Après ses études, Akira Toriyama avait effectivement travaillé comme graphiste dans une entreprise spécialisée dans la publicité et la conception d’emballages. Il quitta cet emploi après environ deux ans et demi, supportant difficilement les horaires et les contraintes du monde professionnel.


LA CRÉATION DE DR. SLUMP

Tsurube : Quand avez-vous commencé à imaginer Dr. Slump ? Était-ce vers l’année dernière ?

Toriyama : Voyons… La publication hebdomadaire a commencé au début de cette année, n’est-ce pas ? Je crois que j’ai commencé à réfléchir au projet environ un mois auparavant.

Tsurube : Seulement un mois avant ?

Toriyama : Oui. En réalité, lorsque la publication a commencé, je n’avais qu’environ deux chapitres d’avance.

Tsurube : Vraiment ? Vous devez dessiner très rapidement pour avoir réussi à maintenir le rythme.

Toriyama : C’est surtout que je n’avais jamais imaginé que la série durerait aussi longtemps ni qu’elle connaîtrait un tel succès.

Dr. Slump avait commencé sa publication dans le numéro 5-6 du Weekly Shōnen Jump, commercialisé le 15 janvier 1980. Au moment de l’interview, la série était donc publiée depuis moins de cinq mois.


DES DÉBUTS « PAR PUR HASARD »

Tsurube : Est-ce la Shūeisha qui est venue vous chercher pour vous proposer de publier un manga ?

Toriyama : Non. J’avais déjà publié auparavant quelques histoires courtes dans le magazine.

Tsurube : Je vois. Vous aviez donc déjà été publié.

Toriyama : Oui. Mais pour être honnête, la manière dont j’ai commencé était vraiment désinvolte. C’était presque par hasard.

Tsurube : Comment cela ?

Toriyama : J’avais quitté mon entreprise et je n’avais absolument rien à faire chez moi. Alors, au départ, j’ai simplement décidé de dessiner pour m’occuper.

Tsurube : Ah !

Toriyama : Je n’avais aucune intention particulière ni aucune détermination à devenir professionnel.

Tsurube : C’est donc ainsi que tout a commencé ?

Toriyama : Oui. La première histoire que j’ai envoyée, presque pour plaisanter, n’a remporté aucun grand prix…

Tsurube : Oui ?

Toriyama : Mais mon nom a tout de même été publié dans le magazine. En voyant mon nom imprimé, je me suis enthousiasmé et j’ai décidé de continuer à dessiner. Voilà comment tout a commencé.

Toriyama évoque vraisemblablement ses premières participations à des concours organisés par la Shūeisha. Ses premiers essais furent refusés ou ne remportèrent pas les récompenses espérées, mais ils attirèrent l’attention de Kazuhiko Torishima, qui allait devenir son premier éditeur.


LE PORTRAIT DE TSURUBE

Tsurube : Au fait, le dessin que vous m’avez envoyé est vraiment ressemblant ! Et je ne parle pas du cochon !

Toriyama : Ah ah ! Ce n’est pas le cochon ?

Tsurube : Non, pas le cochon ! Le visage humain que vous avez dessiné me ressemble exactement !

Toriyama : Ah ah !

Tsurube : Vous avez dessiné deux personnages, un cochon et un homme, n’est-ce pas ? Pourquoi m’avoir représenté d’une manière aussi irrespectueuse et ridicule ?

Toriyama : Ah ah ah !

Tsurube : Cela fait près de cinq ans que nous présentons cette émission, mais c’est la première fois que nous avons une interaction de ce genre avec quelqu’un au cours d’une diffusion.

Toriyama : Je vois.


UNE APPARITION DANS DR. SLUMP

Tsurube : J’aimerais donc vous demander encore une chose : pourriez-vous faire apparaître mon visage dans votre manga ?

Toriyama : Ah ah ! D’accord.

Tsurube : Vraiment ? Vous acceptez sérieusement ?

Toriyama : Oui.

Tsurube : Alors, j’attendrai avec impatience de voir comment vous me dessinerez dans le magazine ! Vous pourrez vous servir de mon visage comme d’un gag pour un prochain chapitre.

Tsurube : Je ressemble un peu à un shishi, un lion traditionnel japonais. Alors, quand vous trouverez une case un peu vide, dessinez-y simplement cette tête de lion !

Toriyama : D’accord, je vais essayer de vous ajouter. Mais si je fais ça, l’éditeur ne risque-t-il pas d’interrompre la publication ?

Tsurube : Mais non ! Faites-en quelque chose de spécial.

Toriyama : Très bien. Je vous réserverai donc pour une occasion spéciale.


DES CADEAUX POUR TORIYAMA ET SON ASSISTANT

Tsurube : Nous allons vous envoyer quelques cadeaux.

Toriyama : Ah, vraiment ?

Tsurube : Oui. Nous allons vous faire parvenir deux bouteilles. Vous pourrez les partager avec votre assistant, Tanaka-san.

Toriyama : Merci beaucoup !

Tsurube : C’est nous qui vous remercions. Au revoir !

Toriyama : Allô ?

Tsurube : Attendez… Qu’y a-t-il ?

Toriyama : Pour l’autographe… Pourriez-vous en faire un accompagné d’un petit dessin ?

Tsurube : Bien sûr ! Et en échange de votre magnifique illustration, nous aimerions vous inviter officiellement dans l’émission.

Tsurube : Lorsque votre emploi du temps vous en laissera le temps, venez donc vous amuser avec nous au studio.

Toriyama : Avec plaisir. J’aimerais beaucoup venir.

Tsurube : Marché conclu ! Venez avec Tanaka-san. Merci beaucoup pour aujourd’hui. Au revoir !

Toriyama : Merci à vous. Au revoir !


LE MESSAGE FINAL DE TSURUBE

Après avoir raccroché, Tsurube s’adresse une dernière fois aux auditeurs :

Tsurube : Lorsque vous regarderez le Weekly Shōnen Jump, observez le personnage qui court à côté du petit cochon. Il ressemble à un shishi, et le nombre « 1332 » est inscrit sur son tee-shirt. Eh bien, ce personnage, c’est moi !

Tsurube : Grand Toriyama-sensei, vous nous écoutez ? Est-il vraiment raisonnable de mettre nos visages dans votre manga ?

Tsurube : Plus sérieusement, je m’inquiète pour la santé des mangakas. Alors, s’il vous plaît, ne travaillez pas trop.

Tsurube : Mais si vous pouvez malgré tout nous faire apparaître une fois par semaine, j’en serais ravi !

Le nombre 1332 correspondait à la fréquence en kilohertz utilisée par Tōkai Radio sur les ondes moyennes.


UNE INTERVIEW À UN MOMENT CHARNIÈRE

Cette conversation fut enregistrée à une période particulièrement intéressante de la carrière d’Akira Toriyama. Dr. Slump n’était publié que depuis quelques mois, mais rencontrait déjà un succès suffisamment important pour attirer l’attention d’une émission de radio.

Toriyama apparaît encore très intimidé par la célébrité de son interlocuteur. Il se présente comme un jeune dessinateur arrivé presque accidentellement dans le manga, après avoir quitté son emploi et commencé à dessiner simplement pour passer le temps.

L’échange contient pourtant plusieurs éléments qui deviendront caractéristiques de ses témoignages ultérieurs : son manque apparent d’ambition initiale, sa tendance à minimiser son travail, son humour discret et les difficultés du rythme hebdomadaire.

Quelques mois plus tard, Dr. Slump deviendrait l’un des plus grands succès du Weekly Shōnen Jump et ferait d’Akira Toriyama l’un des auteurs les plus populaires du Japon.


Note sur la traduction

Cette traduction française a été réalisée à partir de l’enregistrement japonais disponible en ligne et de la retranscription publiée par Kami Sama Explorer. Certains passages de l’enregistrement sont difficiles à distinguer en raison de sa qualité sonore et des interruptions propres à une conversation téléphonique.

Les hésitations ont été conservées lorsqu’elles apportaient une information ou reflétaient le caractère spontané de l’échange. En revanche, les répétitions purement orales ont parfois été légèrement allégées afin de rendre la lecture plus fluide, sans modifier le sens des propos.


Source

Enregistrement : Rare Akira Toriyama radio interview with Tsurube Shofukutei (1980.6.5), chaîne Ac6ut
Retranscription et traduction portugaise consultées : Kami Sama Explorer

Source : Émission Midnight Tōkai · Quelques mois après le lancement de Dr. Slump. Scan et traduction : TradManga. Reproduction à usage documentaire.

❮ Retour à la frise